La mobilité accrue des cadres avive l'urgence d'un statut européen
Un rapport a été remis à la Commission de Bruxelles pour créer un statut du cadre mobile européen.
Il comprendrait un volet social et fiscal.
A l'heure où l'Union européenne va
passer à 25, certaines des plus importantes entreprises du continent viennent de
lancer une initiative pour en créer un 26e, destiné à accueillir leurs cadres
mobiles. Le 22 avril, le commissaire européen chargé de l'Emploi et des Affaires
sociales a reçu un rapport de 52 pages remis par deux think tanks, le Center for
European Studies (CEPS), présidé par un ancien ministre suédois des Finances et
dont les adhérents sont Saab, BP Europe, Crédit Suisse, EDF, Du Pont de Nemours, et l'European Club
for Human Ressources (ECHR), créé par sept entreprises dont Adecco, Michelin, Schlumberger, Schneider.
Après une analyse de la situation du marché du travail en Europe, très cloisonné et dont les
besoins de mobilité sont immenses, le document présente quatre propositions :
nomination d'un commissaire européen à la Mobilité, adoption de mesures
facilitant la mobilité et l'ouverture des marchés du travail nationaux,
établissement d'un état des bonnes pratiques nationales et création d'un réseau
d'échanges entre entreprises.
Ce document, rédigé dans un langage très
politique et très eurocratique, ne pose évidemment que les premières pierres
d'un débat qui commence juste à s'engager. Les deux think tanks ne souhaitent
pas, à ce stade, affirmer des objectifs trop précis. Mais les entreprises
adhérentes se révèlent nettement plus prolixes. Elles s'attachent notamment à un
point essentiel : qui est concerné par ces mesures ? Certaines d'entre elles
restent attachées au volontariat dans toutes les catégories de l'entreprise.
D'autres sont plus précises. "Cela concerne d'abord les cadres de direction.
Mais aussi et surtout les jeunes cadres pour lesquels l'appartenance à un statut
européen devrait être obligatoire. Ils sont plus flexibles", indique Luc
Janssens, directeur général en charge des ressources humaines de Toyota Europe.
Cela permet de gérer facilement des salariés dont la vocation est de changer de
pays très souvent.
Harmoniser les pratiques. Ces "élus" devraient
bénéficier d'un statut salarial, fiscal et social à part. Unique. Il
harmoniserait les meilleures pratiques nationales, en s'inspirant du cas danois,
conciliant flexibilité et sécurité. "Nous souhaitons que soit créé un système de
retraite paneuropéen suffisamment clair et bien en place pour que les cadres ne
se retrouvent pas en fin de carrière à gérer de multiples bouts de prestations
issues de régimes différents", indique Jean-Dominique Perret, DRH de Rexel, vice-président du ECHR.
La gestion de multiples statuts nationaux coûte en effet très cher. Les groupes
sont, en effet, contraints de créer des caisses de compensation pour aligner la
situation du cadre expatrié avec son statut national. "Nos salariés expatriés se
trouvent sous statut belge. Lorsque nous faisons venir un Suédois qui possède
une meilleure protection sociale, nous devons compenser la différence entre les
deux régimes nationaux", indique Luc Jenssens. Ces entreprises souhaitent aussi
améliorer la circulation des hommes dans l'espace européen qui n'a de libre que
le nom. "Le conjoint africain d'un cadre français a du mal à travailler dans
d'autres pays comme l'Allemagne. L'obligation de carte de résident pour ces
conjoints, même inactifs, devrait être supprimée", indique Jean-Dominique
Perret. Un contrat à durée dé- terminée de très courte durée devrait être
inventé pour permettre aux conjoints de travailler dans n'importe quel
pays.
Rigidité des contrats. Dès aujourd'hui, certaines entreprises
avancent sur des points particuliers. Pour permettre aux conjoints de circuler,
des bourses d'emploi fonctionnent. Mais ce n'est qu'un pis-aller. Des
entreprises basent certains de leurs cadres internationaux dans un seul et même
pays, parfois la Belgique, souvent la Suisse ou le Luxembourg. Toujours en
négociant avec les États. Mais ces législations restent tout de même peu
flexibles.
La création d'un statut apatride, dépassant les législations
nationales, est en débat depuis de longues années. L'avancée la plus aboutie
émane d'Unisys. A partir de septembre 1999, l'entreprise américaine voulait
recruter tous ses jeunes cadres européens sous l'empire d'une seule législation
du travail, qui aurait dû être celle de l'île de Jersey. "Confrontée au problème
de la rigidité des contrats de travail actuels de tous les grands pays
européens", l'entreprise voulait trouver un pays "qui devra offrir une souplesse
de législation et une flexibilité aux échanges bilatéraux avec les autres
États". Cette "souplesse" touchera notamment à la rémunération et aux conditions
de travail.
Cette proposition a été retirée. Elle avait deux défauts :
de s'appuyer sur un paradis fiscal transformé pour l'occasion en paradis social,
et surtout d'être portée par une seule entreprise. Aujourd'hui, cette idée est
reprise avec beaucoup plus d'ampleur, avec plus de force pour résoudre un
dilemme posé à des entreprises pour qui l'Europe des 25 est un seul et même
marché domestique.
Pascal Junghans La Tribune 27 avril
2004